Ces temps-ci, on entend dire d’un côté qu’il y a un vrai
vent de révolution au Québec. Que si les casseroles retentissent, c’est pour
marquer la fin d’une ère. Que le peuple parle. Que la gauche du Québec se lève
pour mettre un frein à la corruption des méchants capitalistes fascistes.
D’un autre côté, on dénonce aussi le discours anarchiste des
révolutionnaires socialistes embrigadés par les artistes, les profs et les
syndicats et on affirme haut et fort que les étudiants québécois sont des
enfants-rois qui veulent tout et ne veulent rien payer et qui mènent l’indécence
jusqu’à parader nus dans les rues de Montréal?
Ce n’est pourtant pas la première fois qu’il y a des
révoltes au Québec. Dans le monde non plus.
Ce n’est pas la première fois qu’un peuple dit qu’il en a
assez d’un régime, que des gens se divisent, se mettent à se détester pour des
positions idéologiques polarisées.
Faut-il rappeler qu’à l’époque de Duplessis, dans les années
’50, on disait couramment qu’il fallait éviter deux sujets en famille si on ne
voulait pas que ça dégénère : la politique et la religion? Et faut-il
rappeler que Jean Lesage en 1960 était élu sur la promesse de changer enfin les
choses?
Faut-il rappeler que, dans les années ’70, Diane Dufresne faisait un album où elle posait
les seins nus, dessinés de deux grandes fleurs de lys et que, du coup, la « nudité
nationnaliste » a maintenant plus de 40 ans?
Faut-il rappeler enfin que la plus grande promesse de
révolution des mentalités a eu lieu dans les années ’60 avec le mouvement
hippie où l’on croyait vraiment qu’à coups de « peace and love » les
choses allaient changer? Rappeler que les fleurs offertes aux policiers de
Montréal dernièrement ramènent tout simplement les fleurs qu’à cette époque, on
mettait dans le canon des fusils de la garde nationale américaine lors de
manifestations encore plus grosses que celles que l’on voit maintenant?
À chaque fois qu’il y a eu une « mini révolution »
des mentalités, on a cru que cela allait changer.
Et pourtant… sans être cynique (euh… d’accord, je le suis en
fait), les choses n’ont guère changé depuis 50 ans.
On a beau tenir le discours le plus conformiste qui soit ou
le plus révolutionnaire qui soit. On a beau entretenir la peur du fascisme ou
de l’anarchisme tant qu’on veut, force est de constater qu’en bout de route, ça
ne change pas grand-chose.
Et on dirait bien que le mouvement de balancier ne fait que
tout simplement passer de gauche à droite, chacun ne faisant qu’un temps pour
revenir de l’autre côté. Avec ses exagérations propres, avec ses perversions
propres. Et nous, tout contents du changement, on ne fait qu’attendre d’être
désillusionnés pour se lancer tête baissée de l’autre côté en oubliant que ce
même côté vers lequel on s’élance nous a déjà désillusionné aussi.
J’ai écrit sur Facebook – non sans susciter de grandes
réactions – que le mouvement actuel faisait naître en moi une grande espérance.
Que je pressentais qu’il se passait vraiment quelque chose actuellement. Que je
croyais que ce n’était pas la même chose que l’histoire nous raconte et qui fut
inutile.
On m’a répondu que, comme prof. (ex-prof en fait), mon jupon
dépassait. C’était sans doute un moyen de me dire que ma réaction trahissait ma
position idéologique de gauche. Probablement que dans une certaine façon de
penser, les casseroles sont de gauche et les non-casseroles sont de droite. Je ne
sais pas. Chose certaine, en tout cas, c’est que la personne qui m’a lancé ça faisait
sans nul doute dépasser son jupon de droite. Peut-être sans s’en rendre compte.
Mais une chose est certaine, c’est que je ne fais qu’essayer de m’éloigner
justement de cette opposition gauche-droite où, je dois l’avouer, les deux
côtés m’indisposent de manières différentes.
Car ma peur à moi n’est pas celle du fascisme ni de l’anarchisme.
Les deux sont dramatiques et les deux ne font que le temps de revenir à l’autre
côté sans rien changer ou pas grand-chose.
Non, je suis pire que cela. Je suis révolutionnaire.
Sauf que je ne situe pas ma révolution à l’extérieur mais à
l’intérieur.
Parce que je crois que la vraie révolution, la seule qui
pourra faire changer les choses à l’extérieur passe par une transformation
radicale de l’intérieur.
Parce que je crois que lorsque le monde vit un mouvement d’une
telle ampleur, cela représente toujours – comme ça le représentait d’ailleurs
dans les années soixante – une occasion de croissance. Et moi, une occasion de
croissance, j’aime ça.
Sauf qu’on peut aussi rater cette occasion.
Parce que si l’on ne se change pas soi-même, rien d’autre ne
changera. Et on manquera le bateau jusqu’à la prochaine occasion.
Ma révolution, celle que je désire le plus au monde, est
celle où l’on prend le risque de se questionner soi-même sur soi-même. Celle où
l’on identifie nos « crottes » personnelles. Celle où l’on regarde ce
qui, en soi, nous fait réagir. Celle où l’on prend le temps de s’assumer comme
personne et de développer pour soi un amour dont on a cruellement besoin pour
ensuite s’ouvrir aux autres dans la bienveillance que chacun puisse trouver son
compte dans notre monde.
Ma révolution, celle que je rêve de voir arriver, c’est
celle de l’amour. Celle de la non-violence sous toutes ses formes. Celle de la
justice envers tous.
Ma révolution, celle qui me donne la force de continuer,
celle qui m’anime, c’est celle qui se produit à l’intérieur de soi lorsque l’amour
et la compassion dictent nos pensées et nos actes.
Ma révolution, c’est celle de la prise de conscience qu’on a
toujours à aller à la rencontre des parties les plus sombres de soi pour cesser
de les projeter sur les autres. C’est celle de la conviction qu’en travaillant
toujours plus à cesser ces projections, nous pourrons enfin nous entendre et
nous reconnaître comme personnes, travaillant d’un seul cœur à la réalisation
non pas d’une société, mais d’une communauté d’humains.
Je suis actuellement porteur d’une grande espérance. Celle
que le mouvement actuel soit le signe qu’un changement intérieur se prépare ou
du moins devient possible.
Je suis aussi porteur d’une grande peur. Celle que nous
rations ce changement intérieur en donnant trop d’importance, à nouveau, aux
changements extérieurs qui ne seront valables que dans la mesure où nous nous
serons changés nous-mêmes.
Mais mon espérance s’ancre dans le fait que je connais la
jeunesse actuelle, celle qui a commencé et qu’on accuse à tort d’être des bébés
gâtés sans trop les connaître. Et je sais pour les connaître qu’ils sont
capables de ce changement.
Mon espérance actuelle s’ancre aussi dans le fait que
beaucoup d’autres générations ont embarqué dans ce mouvement de changement et
que pour peu que cette « mini révolution » de casserole se transforme
en désir de changement personnel, il y a des chances pour que notre société
devienne une vraie communauté.
Les manifestations sont extérieures et, à mon avis, n’ont
que très peu d’importance, même si je les aime beaucoup. Les réclamations faites lors de ces manifestations
sont extérieures aussi et à mon avis – je vais en décevoir plus d’un – n’ont
aussi que très peu d’importance même si elles paraissent fondamentales.
Parce que je crois que ça doit aller plus loin.
Parce que je crois que ça doit aller plus loin.
Car ce qui est important maintenant, c’est que l’on se rende
compte que le monde tel qu’on le connaît, de gauche ou de droite, ne sera
viable que si l’on se transforme intérieurement.
Si l’on réduit ce mouvement de masse à quelques changements
utilitaires, on ratera le coche.
Si on fait le pari de l’amour, les choses changeront
vraiment.
Et là, comme le dit la chanson, « un nouveau jour va se
lever ».
Est-ce une utopie?
Je crois que oui.
Mais c’est cette utopie que je porte de tout mon cœur et qui
me donne encore envie de me lever le matin.
Ma révolution à moi, c’est simplement celle de l’amour et de
la compassion.
C’est celle-là qu’il ne faut pas rater.
Et c’est la seule qui vaut encore la peine qu’on se
mobilise.




