dimanche 27 mai 2012

Pensées révolutionnaires.


Ces temps-ci, on entend dire d’un côté qu’il y a un vrai vent de révolution au Québec. Que si les casseroles retentissent, c’est pour marquer la fin d’une ère. Que le peuple parle. Que la gauche du Québec se lève pour mettre un frein à la corruption des méchants capitalistes fascistes.

D’un autre côté, on dénonce aussi le discours anarchiste des révolutionnaires socialistes embrigadés par les artistes, les profs et les syndicats et on affirme haut et fort que les étudiants québécois sont des enfants-rois qui veulent tout et ne veulent rien payer et qui mènent l’indécence jusqu’à parader nus dans les rues de Montréal?

Ce n’est pourtant pas la première fois qu’il y a des révoltes au Québec. Dans le monde non plus.

Ce n’est pas la première fois qu’un peuple dit qu’il en a assez d’un régime, que des gens se divisent, se mettent à se détester pour des positions idéologiques polarisées.

Faut-il rappeler qu’à l’époque de Duplessis, dans les années ’50, on disait couramment qu’il fallait éviter deux sujets en famille si on ne voulait pas que ça dégénère : la politique et la religion? Et faut-il rappeler que Jean Lesage en 1960 était élu sur la promesse de changer enfin les choses?

Faut-il rappeler que, dans les années ’70,  Diane Dufresne faisait un album où elle posait les seins nus, dessinés de deux grandes fleurs de lys et que, du coup, la « nudité nationnaliste » a maintenant plus de 40 ans?

Faut-il rappeler enfin que la plus grande promesse de révolution des mentalités a eu lieu dans les années ’60 avec le mouvement hippie où l’on croyait vraiment qu’à coups de « peace and love » les choses allaient changer? Rappeler que les fleurs offertes aux policiers de Montréal dernièrement ramènent tout simplement les fleurs qu’à cette époque, on mettait dans le canon des fusils de la garde nationale américaine lors de manifestations encore plus grosses que celles que l’on voit maintenant?

À chaque fois qu’il y a eu une « mini révolution » des mentalités, on a cru que cela allait changer.

Et pourtant… sans être cynique (euh… d’accord, je le suis en fait), les choses n’ont guère changé depuis 50 ans.

On a beau tenir le discours le plus conformiste qui soit ou le plus révolutionnaire qui soit. On a beau entretenir la peur du fascisme ou de l’anarchisme tant qu’on veut, force est de constater qu’en bout de route, ça ne change pas grand-chose.

Et on dirait bien que le mouvement de balancier ne fait que tout simplement passer de gauche à droite, chacun ne faisant qu’un temps pour revenir de l’autre côté. Avec ses exagérations propres, avec ses perversions propres. Et nous, tout contents du changement, on ne fait qu’attendre d’être désillusionnés pour se lancer tête baissée de l’autre côté en oubliant que ce même côté vers lequel on s’élance nous a déjà désillusionné aussi.

J’ai écrit sur Facebook – non sans susciter de grandes réactions – que le mouvement actuel faisait naître en moi une grande espérance. Que je pressentais qu’il se passait vraiment quelque chose actuellement. Que je croyais que ce n’était pas la même chose que l’histoire nous raconte et qui fut inutile.

On m’a répondu que, comme prof. (ex-prof en fait), mon jupon dépassait. C’était sans doute un moyen de me dire que ma réaction trahissait ma position idéologique de gauche. Probablement que dans une certaine façon de penser, les casseroles sont de gauche et les non-casseroles sont de droite. Je ne sais pas. Chose certaine, en tout cas, c’est que la personne qui m’a lancé ça faisait sans nul doute dépasser son jupon de droite. Peut-être sans s’en rendre compte. Mais une chose est certaine, c’est que je ne fais qu’essayer de m’éloigner justement de cette opposition gauche-droite où, je dois l’avouer, les deux côtés m’indisposent de manières différentes.

Car ma peur à moi n’est pas celle du fascisme ni de l’anarchisme. Les deux sont dramatiques et les deux ne font que le temps de revenir à l’autre côté sans rien changer ou pas grand-chose.

Non, je suis pire que cela. Je suis révolutionnaire.

Sauf que je ne situe pas ma révolution à l’extérieur mais à l’intérieur.

Parce que je crois que la vraie révolution, la seule qui pourra faire changer les choses à l’extérieur passe par une transformation radicale de l’intérieur.

Parce que je crois que lorsque le monde vit un mouvement d’une telle ampleur, cela représente toujours – comme ça le représentait d’ailleurs dans les années soixante – une occasion de croissance. Et moi, une occasion de croissance, j’aime ça.

Sauf qu’on peut aussi rater cette occasion.

Parce que si l’on ne se change pas soi-même, rien d’autre ne changera. Et on manquera le bateau jusqu’à la prochaine occasion.

Ma révolution, celle que je désire le plus au monde, est celle où l’on prend le risque de se questionner soi-même sur soi-même. Celle où l’on identifie nos « crottes » personnelles. Celle où l’on regarde ce qui, en soi, nous fait réagir. Celle où l’on prend le temps de s’assumer comme personne et de développer pour soi un amour dont on a cruellement besoin pour ensuite s’ouvrir aux autres dans la bienveillance que chacun puisse trouver son compte dans notre monde.

Ma révolution, celle que je rêve de voir arriver, c’est celle de l’amour. Celle de la non-violence sous toutes ses formes. Celle de la justice envers tous.

Ma révolution, celle qui me donne la force de continuer, celle qui m’anime, c’est celle qui se produit à l’intérieur de soi lorsque l’amour et la compassion dictent nos pensées et nos actes.

Ma révolution, c’est celle de la prise de conscience qu’on a toujours à aller à la rencontre des parties les plus sombres de soi pour cesser de les projeter sur les autres. C’est celle de la conviction qu’en travaillant toujours plus à cesser ces projections, nous pourrons enfin nous entendre et nous reconnaître comme personnes, travaillant d’un seul cœur à la réalisation non pas d’une société, mais d’une communauté d’humains.

Je suis actuellement porteur d’une grande espérance. Celle que le mouvement actuel soit le signe qu’un changement intérieur se prépare ou du moins devient possible.

Je suis aussi porteur d’une grande peur. Celle que nous rations ce changement intérieur en donnant trop d’importance, à nouveau, aux changements extérieurs qui ne seront valables que dans la mesure où nous nous serons changés nous-mêmes.

Mais mon espérance s’ancre dans le fait que je connais la jeunesse actuelle, celle qui a commencé et qu’on accuse à tort d’être des bébés gâtés sans trop les connaître. Et je sais pour les connaître qu’ils sont capables de ce changement.

Mon espérance actuelle s’ancre aussi dans le fait que beaucoup d’autres générations ont embarqué dans ce mouvement de changement et que pour peu que cette « mini révolution » de casserole se transforme en désir de changement personnel, il y a des chances pour que notre société devienne une vraie communauté.

Les manifestations sont extérieures et, à mon avis, n’ont que très peu d’importance, même si je les aime beaucoup. Les réclamations faites lors de ces manifestations sont extérieures aussi et à mon avis – je vais en décevoir plus d’un – n’ont aussi que très peu d’importance même si elles paraissent fondamentales.

Parce que je crois que ça doit aller plus loin.

Car ce qui est important maintenant, c’est que l’on se rende compte que le monde tel qu’on le connaît, de gauche ou de droite, ne sera viable que si l’on se transforme intérieurement.

Si l’on réduit ce mouvement de masse à quelques changements utilitaires, on ratera le coche.

Si on fait le pari de l’amour, les choses changeront vraiment.

Et là, comme le dit la chanson, « un nouveau jour va se lever ».

Est-ce une utopie?

Je crois que oui.

Mais c’est cette utopie que je porte de tout mon cœur et qui me donne encore envie de me lever le matin.

Ma révolution à moi, c’est simplement celle de l’amour et de la compassion.

C’est celle-là qu’il ne faut pas rater.

Et c’est la seule qui vaut encore la peine qu’on se mobilise.

lundi 21 mai 2012

Éléments de pensée critique 101 ou comment se faire une opinion.


Il y a quelques années, j’avais bien fait rire de moi lorsque j’ai décidé, dans le Cégep où j’enseignais, d’afficher mes diplômes sur le mur de mon bureau.

Sur le coup, les gens avaient réagi surtout au fait que j’avais deux diplômes de maîtrise et un diplôme de pédagogie. Ça en faisait beaucoup. On se disait donc : « il veut se péter les bretelles ».

Pourtant, j’enseignais bel et bien deux matières pour lesquelles j’avais obtenu chacune un diplôme. Et il me semblait normal que les étudiants-tes aient accès à ma formation. C’était pour moi une question de crédibilité.

De la même façon, si vous allez voir un avocat, un médecin, un dentiste, un comptable, un psychologue, vous risquez de voir non seulement leurs diplômes sur leurs murs mais aussi leur permis de pratique de leur ordre professionnel.

Il est normal (et même obligatoire dans le cas des ordres professionnels) d’afficher à la vue du public ce qui nous permet d’exercer notre métier.

Lorsqu’on consulte un professionnel, il nous semble d’ailleurs tout à fait normal d’aller voir un avocat ou un notaire pour une question de droit et un médecin pour un problème physique. Habituellement, nous allons éviter les gens qui risquent d’être incompétents.

Pourtant, au Québec, une habitude persiste. Faire appel au « patenteux » de service. Notre voiture nous lâche? On a un « mononcle » pour ça. On se sent mal? Je suis certain qu’une « matante » se fera un plaisir de vous donner une petite pilule qu’elle a eu d’une voisine qui l’avait eu d’un médecin. On se fait des autodiagnostiques et on aime ça.

Pourtant, c’est risqué.

Et on le sait.

En matière d’opinion, on fait souvent la même chose. On adopte l’opinion d’Untel parce qu’on aime sa figure, et on l’accepte comme une vérité.

Pourtant, rien n’est peut-être plus loin de la vérité que l’opinion de mon oncle Untel.

N’est-ce pas?

Il me semble qu’il en va de même depuis que nous vivons, au Québec, ce qu’on appelle une « crise sociale », celle des fameux droits de scolarité.

On a lu beaucoup de choses là-dessus. Du meilleur et du moins bon.

En fait, quasiment tout le monde a écrit là-dessus depuis l’avènement des réseaux sociaux. Et c’est un grand danger parce que ça multiplie les « patenteux »  de service. En effet, avec Facebook et Twitter, nous devenons tous des « mini spécialistes » et nous émettons nos opinions comme des vérités scientifiques.

C’est la liberté d’expression. Et on la confond trop souvent avec la vérité.


J’aimerais alors reprendre mon chapeau de professeur aujourd’hui et vous expliquer tout simplement quelques principes sur l’art de se forger une opinion fondée sur des arguments rationnels.

En fondant nos opinions, on pourrait ainsi éviter très souvent de lancer des remarques incendiaires parfois aussi imbéciles qu’excentriques en ayant l’air d’illuminés soudainement frappés par la Vérité avec un grand « V ».

D’ailleurs, très peu de gens dans l’histoire ont prétendu avoir reçu une révélation. Certains ont fondé une religion, et tous les autres ont été soignés.

Cela dit, avant d’aller plus loin, je me permets de vous dire que j’ai enseigné au niveau collégial pendant trente ans et que l’enseignement de cette pensée critique fait partie des tâches et des compétences des profs du collégial. Pas pour me péter les bretelles, mais pour que vous connaissiez mes compétences.


Fonder son opinion.



Premier principe : Une opinion est fondée sur des connaissances.


Il me semble normal avant même de se faire une opinion, d’avoir des connaissances dans le domaine. J’ai le droit de ne pas aimer les cactus.  Je peux même l’écrire sur Facebook : « Je n’aime pas les cactus! » Ça défoule, mais ça reste mon amour ou ma haine des cactus. Ce n’est pas encore une opinion fondée intellectuellement. Pour ne pas en rester à un « feeling » sur les cactus, je vais devoir m’informer. Acquérir des connaissances sur les cactus.

Il en va de même de toute question importante. Avant de me faire une opinion, je dois acquérir des connaissances sur le sujet.

Et je dois dire que ce n’est pas en lisant ou écoutant n’importe quoi que je vais acquérir ces connaissances.



Deuxième principe : Utiliser des connaissances provenant de sources fiables.


Ma tante Unetelle a eu des cactus dans sa vie. Elle est sans doute une source de connaissance. Son « opinion » est sans doute plus fondée que d’autres qui n’en ont pas eu.

Pourtant, un horticulteur qui a passé sa vie à étudier les cactus risque d’avoir une opinion encore plus valable que celle de ma tante.

Il en va de même dans tous les domaines.

Ce n’est pas parce que j’aime un personnage qu’il a une opinion valable sur le sujet qui me préoccupe.

Prenons Hubert Reeves. N’est-ce pas un personnage touchant, attachant, compétent en astrophysique? Il est génial ce bonhomme et je l’adore. Cependant, s’il donne son opinion sur l’enlèvement des ordures à New-York, son opinion là-dessus ne vaut que ce que l’opinion des autres valent. Il n’est pas un spécialiste des ordures. Et en cette matière, malgré tout le bien que je pense de M. Reeves, il est bien possible qu’un éboueur de la ville de New-York ait une opinion un peu plus fondée que lui sur le sujet.



Troisième principe : Évaluer la fiabilité de ma source.


Il est donc impératif, avant de se forger une opinion, d’accumuler des connaissances sur le sujet, et plus encore, des connaissances provenant de sources fiables.

Et comment va-t-on être certain que la source dont je m’inspire est fiable? En fait de deux manières.

Dans un premier temps, je dois être au courant de sa formation réelle et de sa réputation. Est-ce que la personne que je lis a étudié dans le domaine? Est-ce qu’elle est reconnue comme une spécialiste? Il vaut parfois la peine de s’interroger sur ces paramètres car la crédibilité de l’information peut alors être sérieusement mise en doute.

Mais cela n’est pas suffisant. Dans un deuxième temps, il faut savoir que l’objectivité absolue n’existe pas et que même une personne bien formée va forcément laisser passer dans son information certaines valeurs, orientations personnelles qui parfois seront peut-être subtiles mais qui seront quand même présentes par l’omission de certains détails, des dérives dans la méthodologie.

Par conséquent, il n’est pas suffisant de s’informer à une seule source ET il n’est pas suffisant de s’informer à des sources d’une même origine. Il faut aller chercher le point de vue contraire.



Quatrième principe : Chercher une information fiable et contraire.


En science, cela se nomme la réfutabilité. Toute recherche doit présenter sa méthodologie et les caractéristiques de l’étude afin que d’autres puissent voir si l’on obtient toujours les mêmes résultats.

Il en va de même pour une opinion éclairée. Très souvent, cette opinion sera teintée de la subjectivité de son auteur ou de la firme qui paie pour l’étude. Il devient alors important d’aller chercher l’équivalent de « l’autre côté » du miroir, comme on dit. Une source avec des compétences mais qui soutient le contraire.

Confronté alors à des sources fiables et variées qui tiennent des discours différents, on pourra se faire une meilleure idée du sujet pour lequel on veut se faire une opinion fondée.

Et bien sûr, tout cela se fera dans le souci de réajuster son opinion si d’autres sources s’ajoutent et font à nouveau pencher la balance.

On appelle cela : changer d’idée. Et ça, y’a juste les cons qui ne se permettent pas de le faire, dit-on.



En conclusion : une opinion non fondée et basée sur l’affectivité est source d’exagération et de polarisation.


Bien sûr, je pourrais continuer bien longtemps et en multipliant les exemples. Mais cet article portait le titre de « pensée critique 101 ». Mon objectif n’était donc que d’en faire une toute petite introduction.

Lorsqu’un débat important voit le jour, les opinions se retrouvent habituellement partagées de façon dichotomique (en deux parties) mais en général, on peut penser que la distribution des opinions se fait à peu près selon ce qu’on appelle la loi normale.





Selon cette loi, une majorité de gens (68% environ) se retrouveront partagés dans des opinions modérées. Bien sûr, on y trouvera aussi des extrêmes, mais en nombre limité, les grands extrêmes de chacun des côtés ne regroupant qu’environ 0,1% de la population.

Si on attise le débat à coups de subjectivité et d’affectivité, on pourrait imaginer alors que la courbe aura tendance à s’inverser, que les extrêmes seront gonflés et qu’on ne trouvera plus beaucoup de gens autour du centre.


Cela donnerait un schéma comme celui-ci :






On peut alors remarquer que les extrêmes ont considérablement gagné en pouvoir et que la voie modérée a tendance à ne plus exister. On remarque aussi que les deux côtés sont dans les extrêmes et pas seulement un seul. Et les deux côtés ont l’impression d’avoir raison, bien sûr.

Le problème, c’est que dans une telle situation, aucune solution n’est possible puisque la solution se trouvant dans le dialogue et l’empathie se trouve dans un centre qui n’existe plus.

Lorsque j’ai vu arriver les événements qui ont cours au Québec actuellement, j’ai senti mon cœur se tordre.

Peu importe de quel côté je suis, j’ai vécu émotionnellement un dur coup. Et j’avoue que j’ai senti ma propre « couleur » se noircir.

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je n’ai pas réagi tout de suite puisque je n’aurais simplement qu’attisé le feu.

Or, la solution ne passe pas par là.

La solution passe par se calmer, réfléchir, et tenter par de la réflexion de rouvrir un milieu qui n’existe plus guère.

Mais ce n’est pas facile lorsqu’on voit ce qui se passe.

Pour cela, on peut, quelle que soit sa couleur, mettre la main à la pâte et au moins éviter les envolées affectives dépourvues de sources fiables et remplies de mépris pour le côté adverse.

Ce n’est pas nécessaire de cesser de poser des questions.

Mais au moins peut-on, en tout cas je l’espère, poser nos questions dans un respect minimal des personnes qui permettra de faire avancer les choses.

Un moyen de faire ça est de simplement plonger en nous-mêmes et de voir que nous portons très souvent les deux côtés de la médaille. Oui, oui, en nous.

Pour ma part, lorsque j’ai fait cet exercice, j’avoue qu’en me mettant à la place de l’étudiant qui se fait « poivrer » soir après soir, j’ai très bien senti l’envie de tourner une voiture de police à l’envers.

En revanche, en me mettant à la place du policier qui vient de faire 80 heures de travail et qui entend « non-stop » qu’il est un chien sale, un vendu aux fascistes, j’ai très bien senti aussi l’envie de prendre ma bonbonne de gaz…

Dans les deux cas, ce n’était pas la chose à faire. Mais dans les deux cas, j’ai senti une chose : la haine. Le côté noir de la force, dirait-on.



Il faut donc se calmer. Même si c’est difficile. Et des deux côtés.


Agir autrement nous dirigerait encore plus vers une escalade dont plus personne ne veut.

Ni d’un côté, ni de l’autre.

Dans le conflit étudiant, il y a des « anarchistes » et il y a des « fascistes ». Ils représentent tout au plus 0,2% de la population.

Devenir comme eux, c’est simplement réagir.

Et quand on réagit, on ne réfléchit plus.

lundi 14 mai 2012

Solange fait parler “identité”.


Je voudrais utiliser un phénomène web actuel pour vous parler d’identité.

Vous connaissez "Solange te parle"?

Il s’agit d’une série web interprétée par Ina Mihalache, une québécoise née de mère québécoise et de père roumain. À 10 ans, par goût, dit-elle, en entendant un petit garçon français parler à ses parents, elle a décidé de parler avec l’accent français et s’est entraînée de nombreuses années à le faire. Mission accomplie, en fait, car n’eut été d’une vidéo publiée sur le web, personne ne l’aurait sans doute  jamais su. (En tout cas seuls des français pourraient sans doute dire s’ils entendent encore un quelconque accent québécois chez Solange).

C’est en effet par l’intermédiaire de sa vidéo « Solange te parle québécois » que nous avons connu Ina. Dans cette vidéo, elle y aborde l’accent français, l’accent québécois et finit par illustrer son propos lorsqu’après avoir bu une bière québécoise avec une paille, elle retrouve un peu de son accent d’antan, répondant ainsi à sa question de sous-titre : La langue que tu ne parles plus peut-elle ressurgir à l’improviste?

Encensée pour l’originalité de ses capsules, elle a fait fureur à l’émission de Pénélope McQuade.

Pourtant, plusieurs se frustrent qu’elle ait adopté cet accent. Ils y voient la trahison du Québec et décrient ce choix comme un choix politique. L’article d’Hugo Dumas dans La Presse du 10mai l’explique abondamment. Dumas, qui n’hésite pas à nommer cela « jeter une partie de son identité aux poubelles », écrit d’ailleurs : « Sans vouloir jouer au psy à cinq sous, n'y a-t-il pas dans cette guérilla interne contre son propre accent québécois une forme de haine de soi, un déni de ses origines et un renoncement à sa culture? »

À cela, Ina aurait répondu à Dumas dans une longue lettre : «Pas d'histoires sordides de honte, de haine de soi ou de reniement des racines. C'est une histoire d'amour où j'ai préféré l'Autre (le français de France). Ce sont des choses qui arrivent et qui font mal».

Tout cela me donne un bon prétexte pour parler ici d’identité.

En effet, peut-on parler d’identité québécoise, ou française, ou autre?

En fait, pour moi, l’identité, bien que construite passablement socialement, est en fait le résultat d’une quête personnelle. Car, il faut bien le dire, lorsqu’on parle d’identité, on se réfère d’abord et avant tout à ce que nous sommes individuellement et non collectivement.

Et si l’identité est d’abord façonnée par le legs culturel de nos parents, elle est quand même le résultat de l’acceptation et/ou de la répudiation d’éléments contenus dans ce qui nous est présenté. C’est bien la raison d’ailleurs pour laquelle nous sommes uniques.

Nous aurons ainsi à choisir personnellement l’ensemble de nos valeurs, de nos idéaux, de notre vie. Le plus souvent d’ailleurs morceau par morceau. Tout y passera : croyances, pratiques religieuses, sentiment politique, rapport à l’argent… Et pourquoi n’en serait-il pas ainsi pour la langue?

Je connais quelqu’un qui est devenu amoureux de la culture anglo-saxonne, qui a appris l’anglais (d’Angleterre s’il-vous-plaît) et qui est parti vivre à Londres. Pourquoi pas?

A-t-il renié ses origines? Peut-être un peu. Mais il a suivi son intérieur et c’est ça qui est le plus important. Car suivre ce que je crois être ma voie, faire les choix conséquents, réaliser ce que je sens au plus profond de moi, n'est-ce pas là ce qui est le plus important au monde?

Nous avons souvent tendance à prendre personnels les choix d’un autre. Si je vante à quelqu’un les mérites des véhicules Hyundai et qu’au final il s’achète une automobile Ford, vais-je prendre cela comme un jugement sur mes goûts personnels? Si c’est le cas, peut-être ne suis-je pas certain de ma propre opinion…

Nous revenons ainsi à l’opinion des autres qui ne devrait pas m’affecter outre mesure si, personnellement, je suis en paix avec mes propres idées.

Personnellement, j’aime beaucoup la façon de parler québécoise et je crois faire la différence entre les expressions argotiques que nous seuls comprendrons et la forme universelle qui, bien qu’ayant son accent propre, rend la langue compréhensible de tous. Il en va ainsi du parler français dont certaines formes argotiques nous demeurent incompréhensibles.

Lorsque j’écoute Ina (Solange), je ne remets pas en question mon choix de la façon dont je parle dans mes propres capsules vidéo. Celles-ci sont d’ailleurs écoutées en France et ne semblent pas poser de problème.

Par ailleurs, lorsque je suis allé donner de la formation en France il y a quelques années, j’adoptais un peu plus leur forme langagière parce que dans le contexte d’une formation, je voulais ménager les risques d’incompréhension des diphtongues du parler québécois. Les français en général ont beaucoup de difficultés avec les diphtongues. Et si je m’y étais installé, il est probable qu’à la longue, j’aurais pris leur accent. Aurais-je renié ma culture? Pas plus que les français qui, habitant ici, travaillent très fort pour apprendre à dire « câlisse » ou « tabarnak ». Il est fort probable que j’aurais tout de même conservé ma façon de parler d’ici pour ici. Parce que ça n’aurait pas été un vrai choix mais plutôt une habitude commode.

Pour Ina, il n’en va pas ainsi.

Je la crois, personnellement, lorsqu’elle dit qu’il s’agit d’une histoire d’amour. Elle a choisi l’accent français, elle n’a pas choisi contre l’accent québécois. Comme elle le dit si bien, elle a choisi l’Autre. Et si ça fait si mal, c’est peut-être parce que nous y insérons une comparaison entre cet Autre et soi et que nous en faisons un choix contre nous plutôt qu’un choix pour l’Autre.

Ina a choisi la forme « française » à la forme « québécoise ». Ouais… Et puis? Personnellement, je choisis l’autre forme. Ouais… Et puis? Tant que l’un et l’autre ne porteront pas de jugements sur l’autre en le dénigrant, je ne vois pas du tout en quoi il y aurait un problème dans tout ça.

Et je dois dire que je la trouve très conséquente en déménageant en France, puisque c’est bien là qu’on y parle la forme qu’elle a choisie.

Quant à aller vivre dans un appartement parisien, les questions sur ce choix en lien avec son histoire d’amour restent sans réponse jusqu’à présent.

Car comme chacun sait, il y a la France et il y a Paris.

Mais ça, c’est une autre histoire.

dimanche 13 mai 2012

Marie, qui n’avait pas l’instinct maternel…

Marie éteignit son portable, les yeux dans l’eau.

Elle venait de parler à son père. Un père toujours présent pour elle à qui, en temps normal, elle confiait tout: sa vie, ses soucis, ses angoisses existentielles. Un père qui ne manquait pas de l’écouter, de la rassurer, de la calmer et même, parfois, de lui trouver des solutions concrètes. Un père qui avait fait tous les rôles depuis que sa mère l’avait abandonnée lorsqu’elle avait huit ans. C’était rare et précieux. C’était son père à elle.

Mais cette fois, Marie n’avait pas osé. Ce qu’elle vivait était trop gros, trop grave, trop odieux pour en parler à son père. Elle avait honte. Et elle avait peur que son père qui l’aimait profondément ne la juge et lui retire son amour.

À côté d’elle, près de son lit, un petit bac de plastique transparent au milieu duquel on pouvait apercevoir une petite bosse de couvertures jaunes, signe que dessous se trouvait quelqu’un : le bébé. Lui. Celui-là même que quelques heures auparavant, Marie avait mis au monde.

De la façon dont était placé le bac, Marie ne voyait pas son visage. Juste la bosse de couvertures. Elle l’avait intentionnellement placé comme ça lorsque Yannick, le père du bébé, était parti à la maison se doucher et manger un peu après 32 heures de travail et d’accouchement tout en assurant qu’il allait revenir vite.

Aussitôt, Marie avait retourné le bac. Elle n’était pas capable de voir son bébé.

Depuis l’amas de couvertures, on entendit un début de plainte, signe d’un éveil prochain.

Marie éclata en sanglots.

Elle ne se sentait pas mère. Elle ne se sentait pas attirée par ce bébé. Elle y voyait un étranger. Elle ne sentait pas monter en elle l’amour maternel qui était censé venir de lui-même. Cet instinct de protection qu’on appelait « instinct maternel », elle ne l’avait pas. Pas du tout. Même pas le quart d’une once. Rien.

Lorsque l’infirmière l’avait aidée à nourrir le bébé, elle n’avait vécu qu’une seule chose et se le reprochait à l’infini : quelque chose était pendu à son sein qui, jusqu’alors, n’avait eu qu’une fonction esthétique et érotique. Elle n’avait pas aimé. Elle avait détesté, en fait.

Mais elle n’avait rien dit.

Elle ne s’était pas autorisée à partager ce qu’elle vivait avec Yannick qui était aux anges, avait le bébé dans les bras presque tout le temps et remerciait Marie de le lui laisser sans se douter un seul instant qu’elle préférait ça comme ça.

Et pour là, Marie pleurait, pleurait, pleurait…

Elle se trouvait odieuse, dénaturée, défectueuse.

Elle était perdue…

C’est alors que son médecin entra, la regarda en train d’essuyer ses larmes et se donner une contenance en esquissant un sourire grimaçant et vint s’assoir près d’elle.

Docteur Sam était un médecin particulier. Un de la génération de ceux qui croient que la médecine est une vocation et qui, malgré son jeune âge – il venait d’être reçu – pensait que la qualité passe avant tout. Dans sa propre vie comme dans celle des autres. Samuel Bolduc – c’est lui qui insistait pour qu’on l’appelle Docteur Sam – s’était même donné dans sa formation plusieurs cours de psychologie parce que, disait-il, il fallait « comprendre les patients » autant que les soigner.

Docteur Sam regarda Marie attentivement, silencieusement. Il attendait.

Marie, prise sur le fait, avait retrouvé un semblant de sourire et rompit le silence la première :

-        Ça doit être les hormones, Docteur Sam. Ça doit descendre en flèche, là, hein?

Docteur Sam garda le silence et attendit, bienveillant. De longues secondes. Des secondes lourdes comme l’angoisse de Marie. Des secondes interminables. Une éternité de doutes et de jugements. Tout au fond d’une Marie ravagée, une fin du monde était en train de se vivre.

Marie se reconnectait à elle. Elle sentit revenir ses pleurs, les retint un moment, mais ce silence achevait de dissiper le peu de contenance qu’elle s’était donnée. Dans le silence, on ne peut se mentir très longtemps. Pas plus que mentir aux autres. Elle n’en pouvait plus. Elle explosa. De peine, de rage, de découragement… non, de désespoir. Un désespoir aussi intense que l’anticipation de sa vie future durant ses mois de grossesse, alors qu’elle s’imaginait épanouie comme toutes les mamans du monde… Des mamans qu’elle ne comprenait plus. Et elle hurla :

-        Je pleure tout le temps… Je n’arrête pas… Je n’y arrive pas, je ne suis pas une bonne mère… J’ai essayé de l’allaiter… Ça ne marche pas… Je n’ai pas la touche… Quand il pleure… il m’énerve… quand je suis seul avec lui… je panique… quand je vois Yannick le prendre comme si c’était son trésor, je voudrais hurler… Rien… comprenez-vous? Je ne ressens rien… Je ne l’aime pas…

Docteur Sam avait accueilli ses paroles comme si de rien n’était. Il n’avait pas bronché. Son visage n’avait rien perdu de sa bienveillance. Son attitude générale laissait présager que la chose lui était familière.

À côté de lui, Marie sanglotait maintenant tout doucement. Elle était épuisée. Épuisée de l’accouchement, mais épuisée aussi d’avoir tenu son rôle devant Yannick, devant l’infirmière, devant son père. Un rôle qui ne lui ressemblait pas. Un rôle qui ne lui allait pas. Faire semblant lui avait pris ses derniers recoins d’énergie. Elle n’en pouvait plus.

Et lentement, très lentement, Docteur Sam commença à parler :

-        Vous savez, Marie, l’instinct maternel, ça n’existe pas. (Marie le regarda, étonnée. Il continua.) Dans notre société, on a présenté l’instinct maternel comme étant évident, comme une sorte de seconde nature chez les femmes. Pire parfois. Comme leur seule nature, si bien que beaucoup se sentent moins femme lorsqu’elles apprennent qu’elles ne pourront pas avoir d’enfant. Mais cette conception de la maternité n’existe que depuis 1760. Ce n’est qu’une vision des choses. Darwin croyait ça. Que toutes les femelles sans exception étaient programmées pour savoir instantanément quoi faire avec le petit qui vient au monde. Et en fait, c’est vrai pour certaines espèces, mais plus on monte dans l’évolution, moins c’est vrai et plus c’est rattaché à des comportements appris. C’est même rattaché à certains processus physiologiques. Par exemple, vous n’avez pas encore eu vos montées de lait. Doucement, votre taux de prolactine va monter, jusqu’à décupler. Et vient avec l’élévation de la prolactine des élans d’affection pour le bébé. Et lui aussi est bien équipé. Saviez-vous que votre bébé a une capacité instinctive de séduction qui provoque l’envie de s’en occuper?

Marie, qui ne sanglotait plus du tout, le coupa net :

-        Alors pourquoi n’ai-je pas cette envie?

Docteur Sam continua;

-        Il faudrait peut-être vous laisser une chance. Vous venez d’accoucher. Vous êtes complètement épuisée. Il y a des femmes chez qui des mécanismes de « soins » se déclenchent immédiatement. Il y en a d’autres qui doivent apprendre. Vous, vous aurez la chance d’apprendre. Et votre bébé vous y aidera en vous séduisant. Et Yannick participera au tout. Et puis ça sera peut-être plus facile pour vous de laisser de l’espace au père. Tout n’est pas blanc ou noir, Marie. Vous serez deux. Chez certaines femmes dont le besoin de soins est fort, les pères ont de la difficulté à prendre leur place et se sentent rejetés. Vous ne vivrez pas cet inconvénient.

Un silence se fit dans la pièce. Marie réfléchissait. Elle aurait eu besoin de croire ce médecin, de penser qu’il ne disait pas ça juste pour la forme, que c’était bien le cas. Qu’elle n’était pas anormale et monstrueuse.

Docteur Sam sembla la deviner et renchérit :

-        Je ne dis pas ça pour vous rassurer. Je vous donne les faits. Vous savez, Marie, il y a même des femmes qui ne se sentent tout simplement pas attirées par la maternité et qui n’auront jamais d’enfant. D’autres se sentent très concernées. D’autres enfin sont un peu partout entre ces deux extrêmes. Si on vous avait dit : à la naissance de l’enfant, on ne l’aime pas. On apprend à l’aimer. Vous seriez-vous sentie aussi mal?

-        Bien sûr que non, répondit Marie immédiatement. Si c’est normal, on apprend, c’est tout. Moi, je pense que je voulais cet enfant. Je le sentais bien. Je lui parlais même dans mon ventre. C’est depuis qu’il est sorti que je n’y arrive pas.

-        Vous êtes donc de ces femmes qui apprendront à aimer leur bébé, continua Sam. Je sais que ça semble horrible pour la société. Mais ce n’est horrible que si l’on considère que tous doivent avoir une sorte d’automatisme. L’amour qui ne vient pas d’un coup de foudre immédiat n’est pas moins beau que celui qui a commencé par un grand séisme. L’amour pour un enfant n’est pas moins beau lorsqu’il vient tout doucement par la régulation hormonale et la séduction réciproque.

Docteur Sam se leva et alla prendre l’enfant qui s’était rendormi. Il le posa près de Marie.

-        Ne faites que le regarder. Ne le prenez pas, lui dit-il. Regardez son visage.

Bébé avait ouvert un peu les yeux et choisit cet instant pour faire un sourire.

-        Ce n’est même pas un vrai sourire, c’est un réflexe, il parait, dit Marie.

Docteur Sam répondit :

-        Et comment vous avez trouvé ce réflexe?

-        Charmant, répondit Marie, émue.



-        Voilà, dit Sam. Laissez-le vous charmer. Ne vous obligez à rien. Ne vous donnez pas de contrat. Respectez-vous. Laissez naître en vous ce qui est à naître sans essayer d’être conforme à la société qui vous entoure.

-        Est-ce que je peux le prendre, demanda Marie?

Docteur Sam sourit.

-        Mais Marie, c’est votre bébé…

Marie ne dit plus rien. Elle prit doucement bébé dans ses bras. Elle se sentait plus légère. Elle sourit même à cette nouvelle grimace séductrice qu’il venait de performer. Elle sentait sa chaleur. Une sorte de tendresse commença à monter en même temps que sa fatigue.

Elle remit l’enfant dans le bac, se recoucha et s’endormit, rassurée. Après tout, de la tendresse, c’était déjà une forme d’amour.


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Ce texte sera sans doute choquant pour certaines. Pour d’autres, soulageant.

Une chose est certaine, c’est qu’être mère n’est pas un état. C’est un rôle qu’on peut maintenant choisir.

Et bien que la majorité le choisisse, il arrive que certaines ne le sentent pas, ne le choisissent pas ou n’ont tout simplement pas pu. C’est le cas de femmes qui ont décidé de consacrer leur vie à autre chose, de femmes pour qui ça ne s’est pas présenté, pour qui la physiologie ne l’a pas permis. Ce n’est pas un drame. Elles ont, comme tout humain à exercer ailleurs une fécondité nécessaire à tout humain, homme comme femme. Elles ne sont pas à juger mais à accepter. Tout jugement en cette matière serait odieux.

D’ailleurs, choisir la maternité n’est pas de tout repos non plus.

Le plus grand défi de celles qui choisissent la maternité est de n’être pas engouffrées par cette maternité et de savoir rester femme tout en étant mère. Et ce sera sans doute plus difficile pour celles qui ont le plus ce fameux « instinct maternel ».

Certaines femmes quant à elles, auront eu à apprendre à aimer leur enfant. Elles ne l’ont pas eu du premier coup. C’est normal. Ce n’est pas du tout pathologique. Et au final, celles-là, auront peut-être ensuite plus de facilité à effectuer la plus grande tâche qu’une mère puisse réaliser.

Non pas d’élever, d’aimer, de nourrir son enfant. Mais de l’élever, l’aimer et le nourrir comme s’il ne lui appartenait pas. Comme s’il n’était qu’à lui-même.

Pour le laisser partir, et l’y encourager.

Pour faire ça, toute mère devra continuer à être femme, elle aura besoin sans doute qu’on le lui rappelle parfois. Ce sera alors le rôle de son conjoint, de son compagnon de vie et qui, sait, peut-être aussi de celle-là même qui n’a pas pu oublier d’être femme, celle qu’on montrait auparavant du doigt parce qu’elle avait choisi de ne pas avoir d’enfant.




Note :
Les gens intéressés par plus de détails sur le sujet de l’instinct maternel pourront trouver intéressant cet article :

vendredi 11 mai 2012

Intégrer les contraires.


J’ai rebaptisé ma page Facebook : L’univers de Jean Rochette : intégrer les contraires.

J’aime beaucoup ce titre qui reflète totalement ma pensée. Et aujourd’hui, je voudrais vous l’expliquer.

Certaines personnes qui m’ont écouté sur mon canal You Tube ou qui m’ont lu passablement ici ont déjà remarqué que, quel que soit le problème, je le ramène toujours à l’intérieur de nous. Jamais à l’extérieur.

Quelqu’un m’a fait quelque chose? Je vais d’abord aller voir à l’intérieur de moi ce qui s’y passe. Pourquoi ça me fait ce quelque chose? Et cela, avant même de me préoccuper de ce que l’autre a fait.

En psychologie, on appelle ça avoir un centre de contrôle interne (ce que moi, je peux faire) plutôt qu’un centre de contrôle externe (tenter d’avoir du pouvoir sur l’autre).

Mais ça va plus loin que ça. Ça va jusqu’à une sorte de devoir d’harmoniser en soi les contraires qui s’y trouvent avant même de tenter quoi que ce soit sur le monde qui nous entoure.

Ça va jusqu’à prendre conscience qu’on ne peut changer personne d’autre que soi.

Ça va jusqu’à réaliser profondément qu’à se plaindre de notre vie, on ne fait que mettre l’accent sur les causes extérieures sur lesquels nous ne pouvons rien la plupart du temps.

L’humain est bipolaire. Avez-vous déjà remarqué? Non, pas la maladie. L’état de l’humain.

Lorsque nous avons à prendre une décision, nous oscillons souvent entre deux positions. En politique, il n’y a souvent que deux options malgré que plusieurs partis se partagent les nuances de ces deux options. En religion, il n’y a souvent qu’une seule option définie comme le bien en opposition à toutes les autres définies comme le mal. En psychologie, nous voudrions à tout prix scinder le monde en « normal et anormal ».  On pourrait allonger la liste des exemples.

La vie aussi est à deux pôles. Blanc, noir; bien, mal; homme, femme; oui, non; normal, anormal.

Et nous sommes très esclaves de ces positions, parce que ça sécurise et qu’on aime bien être en sécurité. Ça permet de classifier les choses dans le monde. Ça permet de les situer. C’est bien ou ce n’est pas bien. Ça règle le problème. C’est plus facile.

Pensons-nous…

Jusqu’à ce qu’un jour, il arrive quelque chose dans nos vies qui bouleverse nos idées. On se retrouve dans un état que l’on ne comprend pas. On est déstabilisé.

Ça ne devait pas se passer comme ça.

On hésite, on ne sait plus. Deux petites voix dans notre tête nous enjoignent chacune au contraire l’une de l’autre. Le petit ange et le petit démon : allez, vas-y… non, non, il ne faut pas.

Et c’est comme ça parce qu’on tente par tous les moyens de maintenir en opposé les catégories mentales que nous avons.

Et pourtant… Ce n’est pas comme ça que ça se passe. Tout n’est pas noir ou blanc, bon ou méchant, bien ou mal. Tout est sur un continuum.

Et tant qu’on tient très fort aux deux pôles, ils nous amènent à l’immobilisme, à la stagnation. Ils ne laissent pas de place à l’imprévu. Ils figent le mouvement.

Car si nous sommes bipolaires, nous sommes aussi en mouvement.

Le taoïsme décrit ce mouvement comme un changement perpétuel. À partir d’un état pur masculin, yang, s’introduit du yin féminin jusqu’à ce que le féminin devienne pur yin et que le yang recommence à l’envahir. C’est d’ailleurs le sens du symbole du yin et du yang où le noir yang contient un petit point yin alors que le blanc yin contient un petit point noir yang.

Et c’est en intégrant, en nous les contraires qui s’y trouvent que nous comprendrons mieux le monde et pourront composer avec ses deux polarités. C’est en se laissant osciller doucement entre thèse et antithèse que nous accèderons à la synthèse.

Intégrer ses contraires est la mission de chacun sur terre.

C’est le but ultime de toute vie.

Et à chaque fois que nous nous tournons vers l’extérieur sans auparavant prendre le temps de faire en soi le ménage requis, nous imposons au monde une seule façon de voir, une seule solution, une seule vision. Une vision figée,  esclave de la bipolarité qui est aussi dans le monde. Il faut alors prendre une position absolue. Bien ou mal, blanc ou noir, communistes ou fascistes.

Le mouvement s’arrête. Tout se fige. Il n’y a plus d’évolution.

Si nous prenons au contraire le temps de s’unifier soi-même, d’amener en nous l’ombre à la lumière, d’accepter que le meilleur et le pire se trouvent d’abord en nous avant même d’être dans la société.

Si nous nous intégrons de plus en plus, de mieux en mieux, nous fuyons les extrêmes, nous brillons d’une lumière nouvelle et nous éclairons le monde avec du nouveau, du mouvement : nous-mêmes à chaque jour renouvelés, tendant de plus en plus vers notre rêve, remplis de plus en plus de compassion pour l’autre et de compréhension de soi.

Voilà pourquoi j’ai décidé que dans mon univers, ma démarche en est essentiellement une d’intégration des contraires.

Pour que le mouvement de la vie ne s’arrête jamais.

Pour que nous suivions nos rêves.

Et que chacun de nous reste toujours en mouvement.

mardi 8 mai 2012

Porter son rêve.


Je ne sais pas qui tu es qui me lis ce soir.

Je ne sais pas si tu es femme ou homme, jeune ou vieux, au travail ou aux études, dans la rue ou à la maison, riche ou pauvre, beau ou laid.

Comme je pourrais m’en poser des questions sur toi. Comme je pourrais en imaginer des choses sur toi que je ne connais pas.

À moins que tu m’en informes, je ne peux d’ailleurs qu’imaginer qui tu es, à quoi tu vibres, en quoi tu crois, que est le sens de ta vie, quel est ton rêve.

Oui, ton rêve. Car je sais une chose de toi. Une chose dont je suis absolument certain. Peut-être même plus certain que toi.

Je sais que tu portes en toi, au plus profond de toi, un rêve venu du fond de ton être.



Ah bon, tu le connais? C’est bien. Le portes-tu bien haut? Plus haut que ton cœur, plus haut que ta tête, pour qu’il transcende cœur et raison et qu’il te porte aussi loin que tu le veux? Oui? Brandis-le alors comme ta vérité. Ta seule vérité. Ton seul guide. Ton seul flambeau. Car ton rêve a ce pouvoir non seulement de se réaliser mais de réveiller d’autres rêves qui s’étaient peut-être endormis.



Quoi? Tu ne le sais pas? Mais je t’assure que si. Tu portes un rêve au fond de toi.

Peut-être par contre, que ton rêve a été dilué dans les désillusions de ce qu’on nomme la réalité. Peut-être que ton rêve a été temporairement consumé par la haine qu’on rencontre si souvent ces jours-ci. Peut-être que ton rêve a été en apparence annihilé par les forces obscures de ce qu’on nomme la vie et qui pourtant n’est souvent que mort et désastre.

Peut-être aussi qu’on t’a appris à ne plus croire en lui.

C’est à pleurer. Ça sert aussi à ça l'école, parfois.

Mais je sais pourtant que ce rêve est vivant et qu’il ne demande qu’à sortir de toi, à s’élancer vers le possible, à redéfinir la réalité, à devenir ton projet, ta vie, ta mission.

Encore faut-il le laisser parler, le laisser battre en toi comme un nouveau cœur qu’on renommerait ton âme.

Ce rêve, il vient de ton enfance. Celle-là même que tu n’as pas perdue. Jamais. Celle qui est toujours au fond de toi. Celle que, peut-être, tu n’as même pas vécue mais qui est toujours là en potentialité. Tout près de ton cœur. Tu sais? À l’endroit même qui aime encore jouer, rire, s’émerveiller. Tout au creux de toi. Emmitouflé près de ta foi au père Noël, proche de ta croyance aux farfadets, juste à côté de la fée des dents et de la princesse au petit pois.

Ton rêve est là et il t’attend. En fait, il t’a toujours attendu.

Nous sommes des millions dans le monde à porter nos rêves. Des millions aussi qui ont cessé d’y croire.

Mais ce n’est pas pour ces derniers que j’écris. C’est pour toi. Oui, toi qui le porte toujours.

Ferme les yeux. Laisse ton rêve te parler. Te montrer qui il est. Te montrer la quantité d’amour qu’à travers ton rêve, tu peux apporter au monde.

Et alors? Tu as une image?  Oui?

Oh… tu ne la crois pas possible?

Alors ne tente pas d’y croire. C’est bien pour ça qu’on a inventé l’espérance.

L’espérance que tout arrive. L’espérance qu’à force de porter son rêve, il finit par se réaliser. L’espérance que tout peut être beau pour peu qu’on y accorde l’importance de notre vie. L’espérance qu’on rencontre au détour d’un chemin la personne-clé qui nous fera y accéder. L’espérance que la vie soit plus que ce qu’on nous en montre lorsque, par ce qu’on nomme éducation, on nous apprend la désillusion.

Non, porter son rêve n’est pas se boucher les yeux sur les problèmes du monde.

Porter son rêve n’est pas se voiler la face sur la souffrance humaine.

Au contraire.

Porter son rêve est aussi porter le désir de transformer tout ça. D’user de compassion. D’aller au-delà des limites.

Porter son rêve est le pouvoir de redéfinir sa vie à partir des valeurs humaines les plus fondamentales. Respect, dialogue, amour, joie… tiens… mets les tiennes au bout des miennes……… Formons une chaîne de valeurs. Tout n'est-il pas lié?

Porter son rêve est le pouvoir de changer les choses. Le pouvoir de ne pas renoncer. Le pouvoir de se réaliser. Pleinement. Au-delà de ce qu’on nomme les contraintes matérielles.

Porter son rêve, c’est accepter de demeurer fidèle à son être.

Porter son rêve, c’est s’élancer dans la confiance que tout est là. Prêt.

Et que tout va arriver ainsi que ça doit arriver.

Porter son rêve, c’est se choisir un petit lopin de terre dans le grand jardin du monde.

Et de choisir de l’entretenir.

Toujours fidèlement.

Presque religieusement.

Pour le meilleur et pour le pire.

Jusqu’à ce que la mort m’en sépare.




Je ne sais pas qui tu es qui me lis ce soir.

Je ne sais pas si tu es femme ou homme, jeune ou vieux, au travail ou aux études, dans la rue ou à la maison, riche ou pauvre, beau ou laid.

Mais je sais une chose sur toi.

C'est que contrairement aux apparences, tu n'es pas seul-e. Car tu es mon frère et ma sœur de rêves.

Et je t’aime très fort.


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dimanche 6 mai 2012

Appelons un chat, un chat : le légal, le normal et le moral.


Je m’étonne toujours d’entendre les gens confondre ces trois notions.

Et pourtant, si on faisait cette distinction dès le départ, beaucoup de discussions se feraient autrement. Car enfin, si on considère moral tout ce qui est légal ou anormal tout ce qui est illégal, on n’ira pas bien loin.

J’écris donc cet article afin de bien camper les mots.

Juste parce que je pense qu’il faut appeler un chat, un chat.

Certains qui sont habitués à utiliser adéquatement ces mots n’apprendront rien. D’autres qui les mélangent le trouveront difficile.



Le légal.

La dimension légalité renvoie à l’ensemble des lois d’un pays. Ce qui est légal est donc ce qui est permis par les lois et, par suite, ce qui est illégal est ce qui ne l’est pas. Ce n’est pas très difficile, mais ça a une grande implication.

En effet, il faut voir aussi que ce qui est permis par les lois évolue constamment et a habituellement passé par un stade d’ « anormalité » avant d’être accepté.

Parce qu’il y a un lien entre le légal et le normal. Et c’est souvent là qu’on se mélange. Parce que dans toute société, on a tendance à déclarer légal ce qui est normal.



Le normal.

La normalité fait essentiellement référence à une majorité. C’est le concept le plus embêtant parce qu’il est souvent entaché de « moralité » quand on s’en sert. En effet, on utilise souvent le mot « anormal » pour faire un jugement sur quelqu’un : « il n’est pas normal », dirons-nous en parlant de quelqu’un dont on désapprouve le comportement.

Mais imaginons une société dont l’habitude serait de sacrifier ses bébés à une déesse quelconque. Dans cette société, ce serait « normal » de faire ça au sens où la majorité se plierait à cette tradition.

Ici, nous trouverions ça barbare. Et effectivement, ça serait « anormal » dans notre société. Mais pas dans la leur. Pas parce que c’est bien ou pas bien. Non. Uniquement parce que la majorité le fait ou ne le fait pas.

Si on prenait l’habitude d’utiliser le mot « normal » uniquement pour décrire les choses faisant référence à la majorité, ce serait bien pratique car on éviterait toute forme de confusion.

Et vous savez quoi? On prendrait aussi conscience que parfois, on est bien anormal.

Et cela ne pose pas de problème tant et aussi longtemps qu’on ne dépasse pas une certaine limite.

En sociologie, on utilise les concepts de « variance » et de « déviance » pour l’expliquer.

En effet, dans une société, ce qui est normal étant défini par le comportement de la majorité, il existe tout de même des comportements non majoritaires qui sont tout de même tolérés : c’est ce qu’on appelle la « variance ». On peut ainsi se décaler un peu par rapport à la norme sans que les gens ne nous pointent du doigt et sans être rejetés. En revanche, si on va trop loin, on tombera alors dans la déviance et la réprobation on aura à subir les foudres de la société dans laquelle on vit.

La zone de variance est plus large si on vit dans une société tolérante et plus étroite si la société est intolérante.

Et en général, on doit bien le dire, la tolérance est beaucoup fonction de la sécurité.

Je disais dernièrement dans la vidéo  « Comment ça, ni blanc, ni noir? », que la sécurité était inversement proportionnelle à la liberté et que plus on a besoin de sécurité, plus on acceptera d’aliéner sa liberté.

C’est exactement ce qui se passe pour une société.

Lorsque celle-ci se sent menacée, se sent dans l’insécurité, elle a tendance à réduire sa marge de tolérance envers l’autre perçu comme différent (et par conséquent la variance sera moins grande).

Pourtant c’est dans cet espace de variance que les lois peuvent évoluer. Le plus souvent.

Car plus un comportement variant sera adopté, plus il tendra à la majorité, donc à devenir normal, plus on aura tendance dans la société à modifier les lois en fonction de ce « nouveau comportement normal ».

En revanche, il est peu probable qu’un comportement « normal », donc majoritaire puisse être déclaré « illégal ». Parce que les gens auraient tendance à ne pas obéir à la loi.



Le moral.

La notion « morale » est une notion très différente.

Ce qui est considéré « moral » fait essentiellement référence à des valeurs. Or, les valeurs, c’est très personnel.

Bien sûr, elles sont pour beaucoup le résultat de notre éducation et du milieu social dans lequel on a évolué. Pourtant, bien que la société et nos parents nous fournissent certains « principes », nous serons aussi appelés au fil de notre développement à les « rechoisir » ou pas et d’en faire des convictions personnelles.

Ce sont ces valeurs qui feront que nous considérerons telle ou telle chose morale ou pas.

Et il arrivera peut-être que nous soyons seuls avec une certaine valeur.

Et quand ça arrivera, nous ferons alors partie de la catégorie : « anormal ». Et pourtant, cette conviction, elle sera ancrée. Bien au fond. Comme une certitude intérieure que c’est bien. Même si on est tout seul. Même, parfois, si c’est interdit.

Bien que la moralité des gens, leur système de valeurs, ait tendance à être majoritaire dans une société donnée (et donc « normal » dans cette société), il pourra arriver que notre moralité soit différente du système établi. Et c’est précisément là que nous aurons à choisir entre « changer nos valeurs » ou tenir tête au système, quitte à devenir marginaux (espérons variants) ou carrément déviants, ce qui est non seulement « anormal » mais risque aussi de devenir « illégal » dans certains cas.



Résumons-nous.

Le « légal » est ce qui est permis par la loi.

Le « normal » est ce que fait ou pense la majorité.

Le « moral » est ce qui est considéré comme bien par un individu en fonction de son système de valeurs.

Le « légal » a tendance à s’aligner sur le « normal ».

La « variance » est la marge de manœuvre des « anormaux » où il est toléré de l’être. Plus la société manque de sécurité, plus cette marge est petite. Plus la société est en sécurité, plus il est permis de différer de la norme.

La « déviance » est la transgression de la norme au point d’être rejeté par la société.

Il y a de fortes chances pour que la « déviance » soit aussi « illégale » puisque le « légal » s’aligne plus souvent qu’autrement sur le « normal ».

Vous m’avez suivi?

Ce qui est extraordinaire, lorsqu’on ne mélange plus ces notions, c’est qu’il est alors possible de comprendre les grands enjeux de société avec une lumière différente.



Prenons un exemple récent : le « droit à la désobéissance civile ».

Dans la contestation étudiante du Québec, ce concept de désobéissance civile est revenu souvent sur le tapis. Certains décriaient la désobéissance civile comme « immorale dans une société de droit », d’autres voulaient en faire un « droit de la personne ».

Mais examinons le concept un peu plus.

Lorsqu’on parle de « droit », on parle de loi.

Lorsqu’on parle de « désobéissance civile », on parle de transgresser une loi.

Ces simples constats suffisent à pouvoir affirmer que la désobéissance civile n’est pas un droit et ne pourra jamais l’être. Uniquement par le fait qu’une loi ne peut pas prévoir dans la loi sa propre transgression auquel cas ce ne serait plus une transgression. C’est le cas des virages à droite sur les feux rouges. Ce n’est pas de la désobéissance à la loi puisque c’est permis par la loi.

En revanche, on ne peut « interdire » non plus la désobéissance civile. Cela reviendrait à écrire : « Il est interdit de passer sur un feu rouge et il est interdit de désobéir à cette loi. » On voit bien l’absurdité de la chose, la seconde affirmation étant bien évidemment contenue dans la première.

Pourtant, lorsqu’on transporte un blessé, nous allons passer sur le feu rouge, ce qui est et demeure « illégal ». En faisant ça, nous commettons une désobéissance civile. Pourquoi? Parce que « moralement », nous considérons que la vie de la personne que l’on transporte à l’hôpital est plus importante que la loi.

Et voilà précisément le point fondamental. La « désobéissance civile » est essentiellement une question de morale. C’est parce que je considère une loi non conforme à mes valeurs que je lui désobéirai, acceptant du même coup les conséquences de ma désobéissance.

Y aura-t-il des conséquences si je suis pris? Cela dépendra alors non pas de la loi seulement mais aussi de l’espace qu’occupe cette désobéissance dans le schéma de normalité. Si la désobéissance est dans la section « variance », comme par exemple passer sur un feu rouge en transportant un blessé à l’hôpital, il y a de fortes chances pour que, plutôt que de me donner une contravention, le policier décide de m’escorter jusqu’à l’hôpital. Si en revanche ma désobéissance fait partie de la section « déviance », je devrai assumer les conséquences légales de cette transgression.

Les notions de « légal », « normal » et « moral » sont effectivement liées. Mais il est dangereux de les mélanger.

Un des bons coups de l’Église catholique du vingtième siècle est d’avoir affirmé la « suprématie de la conscience » sur tout le reste.

Cette déclaration à laquelle elle s’est empressée d’ajouter l’expression « conscience éclairée ». la réduisant alors aux dogmes et règles catholiques, n’en est pas moins révolutionnaire si l’on élimine le bout de l’éclairage en le remplaçant par un devoir de s’informer avec un esprit critique.

Car cela veut dire qu’au final, tout être humain doit agir pour lui-même selon sa propre conscience. C’est affirmer aussi que ce que je considère moral primera toujours sur le normal et le légal.



Il faut espérer que je puisse vivre dans une société assez tolérante pour que ce que je considère moral me soit permis (légal) et soit reconnu par la société (normal).

En même temps, il faut espérer que la société puisse user de discernement pour ne pas permettre, malgré la moralité de chacun, des excès trop grands.

Par ailleurs, lorsque je suis dans une société qui ne me permet pas de vivre « normalement » et « légalement » en conformité avec ce que je considère « moral », c’est peut-être le temps pour moi de songer à déménager dans une société qui sera plus conforme à mes propres règles morales.

mercredi 2 mai 2012

Le dinosaure et le mutant.


Je suis un dinosaure. Un vieux de la vieille. Cinquante-neuf printemps dans même pas deux semaines.

Mais j’ai passé ma vie à enseigner.

J’ai vu passer les restes de hippies, les « X », puis les « Y ». Des univers différents. Des générations différentes.

Et j’ai eu la chance de m’adapter. Enfin, je crois. Presque tout le temps.

Sur mon Facebook, les statistiques me donnent les 18-24 ans majoritaires. Je suis lu, écouté, parfois rembarré, jamais ou rarement idolâtré. C’est la génération « Y ». Une vraie génération de mutants qu’on ne comprend pas.

Ils n’appartiennent pas à une idéologie particulière. Ils empruntent à toutes. On peut les croire socialistes, puis finalement capitalistes, pour s’apercevoir qu’ils sont une génération « à la carte ». Ils n’achètent pas de « package deal ». Ils choisissent ce qui fait leur affaire. C’est là le mystère de leur paradoxe. Ils ne sont jamais gagnés à l’avance, examinent par item, peuvent cliquer « j’aime » à 200 sur une publication, puis pas du tout sur une autre. Ils n’ont pas cessé de nous aimer, non. Simplement, celle-là, ils ne l’aimaient pas. Ce sont d’ailleurs eux qui réclament de Facebook un bouton « je n’aime pas ». Parce qu’ils n’ont aucun problème à dire ce qu’ils n’aiment pas.

Ils sont déconcertants. Ils ont l’air d’enfants gâtés. Et c’est ce qu’on entend d’eux généralement quand les dinosaures comme moi en parlent.

Nés à l’ère des jeux vidéo et de l’informatique, ils considèrent le téléphone portable comme un bien essentiel, trouvent qu’il est normal d’avoir un « fuck friend » quand on n’a pas de chum, sont écolos et bios tout en gaspillant parfois, demeurent à la charge de leurs parents le plus longtemps possible, ont l’impression qu’un travail intéressant est un droit et non une chance, ne veulent pas trop faire d’heures supplémentaires parce qu’ils « ont une vie » et préfèrent rogner sur leurs heures de sommeil plutôt que de rater le prochain party.

Ils n’ont pas compris l’importance de ne pas faire de fautes en français mais vont volontiers se promener en Colombie Britannique pour apprendre l’anglais, qu’ils citent abondamment à travers leur mauvais français sur les pages d’un Facebook qui, quoi qu’on en dise, leur appartient presque totalement. (Peut-être aussi qu'on n'a pas encore réussi à leur fournir des arguments qui portent, sur la question du français...)

Ils rêvent d’une vie stable et veulent prendre leur temps avant de devenir pleinement « adultes » parce que ce mot leur fait penser aux ratages des générations précédentes.

Ce sont des passionnés. Et ils carburent à la signification des choses. Ils sont capables de passer de l’état de mollusque affalé devant une Xbox à l’état de militant acharné en moins d’une heure si, mais seulement si, ils considèrent que ça en vaut la peine.

Ils ont l’égocentrisme de leur fin d’adolescence et l’altruisme des meilleurs de ce monde.

Oui, ils sont déconcertants, parce qu’on ne les comprend pas. On a l’impression, de l’extérieur, que ce sont des bébés et qu’on doit simplement attendre qu’ils vieillissent pour rentrer dans le rang. On a l’impression que rien ne colle sur eux de la vieille génération et qu’ils sont incapables de la maturité la plus élémentaire.

Intellectuellement, on les déprécie souvent parce qu’on croit qu’ils ne lisent pas et ne carburent qu’à la vidéo. On est d’ailleurs surpris qu’ils aient lu le texte d’un blogue mais pas leurs notes de cours.

Et comme on ne comprend pas, on a l’impression que le monde va se défaire si on leur en laisse les rennes.

Et vous savez quoi? On a raison.

Le monde tel qu’on le connait risque de se défaire. Mais est-il si beau que ça?

Oui, le monde risque de se défaire – en tout cas si on n’arrive pas à les « casser » et à les assimiler. 

Parce qu’en plein milieu d’une réunion importante, ils choisiront de quitter pour aller chercher leur bébé malade à la garderie. Parce qu’ils risquent de refuser les heures supplémentaires s’ils les trouvent injustifiées (selon leurs critères).

Parce qu’ils changeront d’employeur plutôt que de « ne pas avoir de vie ».

Parce qu’ils trouveront naturel de faire valoir ce qu’ils croient être leurs droits, même si en cours de route, cela les divise.

Suite à la crise étudiante que l’on vit présentement au Québec, on a tenté d’ailleurs de les faire passer pour des « socialistes », des « communistes », en oubliant qu’ils sont dans la rue, oui, mais aussi dans les tribunaux à faire valoir leurs droits (et là, on serait tenté de les traiter de « capitalistes »). Mais c’est nous qui les classifions. Parce qu’ils cherchent des appuis. Parce qu’ils vont naturellement s’associer dans l’instant avec ceux dont ils attendent un support. Mais n’allez pas croire qu’ils sont acquis à votre cause définitivement. Car ils sont le résultat de la « fidélisation des clientèles ». Ils sont habitués à recevoir en échange de leurs services ou de leur vote. Et si vous ne leur offrez plus ce qui leur convient, ils changeront d’allégeance aussi facilement que de t-shirt.

Ce sont les « Y ».

Souvent, ils nous font chier.

Moi, je les aime bien.

Peut-être au final qu’en tant que dinosaure, je porte un gène mutant.

Parce que j’aime leur honnêteté, leur franchise, la facilité avec laquelle ils acceptent de se remettre en question, la qualité de leurs questionnements existentiels, leur ouverture à entendre des réponses, leur élan à donner leur opinion.

J’aime discuter avec eux, réfléchir avec eux, et même faire le party avec eux. Ils sont vrais. Ça fait du bien.

Un jour, à la sortie d’un cours où j’avais fait une blague qui m’était un peu retombée dessus, une étudiante s’est écriée : « ouais, Jean, tu viens de perdre une maudite bonne chance de fermer ta gueule ». J’ai ri et acquiescé. Ce n’était pas agressif ni hautain. C’était amical. Et elle avait raison.

Bien des sources mentionnent des origines différentes pour l’appellation de cette génération. Moi, je préfère l’explication anglaise. La génération « why »!

Parce que ce fameux « pourquoi » est à la source de ce que nous devons comprendre d’eux pour nous assurer un dialogue fructueux.

Parce que s’ils ne savent pas pourquoi – le vrai pourquoi, pas des salades – on attend d’eux un comportement, ils ne jugeront pas utile de l’adopter.

Parce qu’ils estiment que la réponse à cette question est un droit légitime.

Parce qu’ils estiment également légitime d’en évaluer la pertinence.

Ce sont les « Y ».

Ils nous confrontent.

Je les adore.

Et ils me le rendent bien.

Je pense que quelque part, je suis un peu « Y ». Un gène qui trainait quelque part. Un gène qui m’empêche de n’être qu’un dinosaure en voie de disparition.