samedi 10 mars 2012

Grève étudiante. - Là je vais peut-être perdre des fans. -

Depuis quelques temps, on entend beaucoup parler de la grève étudiante. Tout le monde y va de son opinion, informé ou pas de la situation. On est pour, on est contre, on chiale contre un camp, on en vante un autre. Bref, tout le monde a une idée là-dessus.

Moi aussi, bien sûr.

Et aujourd’hui, je vais vous livrer cette idée…

Mais le problème, c’est que je ne suis ni pour ni contre la grève.

Parce que je crois que ça ne me regarde pas. (Vous réagissez, hein?)

En tout cas dans un certain sens.

J’ai 58 ans, je vis en partie grâce à mon fonds de retraite (lequel est constitué de MON argent prélevé à chaque paye depuis 30 ans, soit dit en passant). Mes parents demeuraient à 20 minutes à pieds de l'université et je travaillais 20 heures par semaine alors je vivais bien et je n’ai pas accumulé de dettes d’études. Je n’ai donc pas eu quoi que ce soit à rembourser et les dettes étudiantes actuelles, je n’aurai pas non plus à les rembourser.

Je sais bien sûr ce que je voudrais si j’avais 20 ans comme eux. Parce que j’ai toujours pensé que le système n’était pas juste et favorisait au-delà de toute limite acceptable les gens plus riches ou plus proches des grands centres. J’ai toujours pensé que le système clochait. Je voudrais donc, oui, la gratuité scolaire à tous les niveaux. Mais aussi un système de prêts et bourses rétablissant l’équilibre entre les moins favorisés et les autres, dont je faisais partie. J’aurais donc été en faveur non pas d’une grève générale contre la hausse des frais de scolarité, mais d’une grève générale illimitée contre tout le système tel qu’il est aujourd’hui.

Mais pour cela, il y aurait bien des choses à repenser d’abord et à faire ensuite. Dans le désordre et de façon non exhaustive, on peut déjà voir les choses suivantes (et il y en a bien plus).

Nous avons à repenser comme société le genre d’éducation qu’on veut donner à nos enfants, le degré de facilité avec lequel on veut que l’université soit accessible, le modèle sur lequel on veut se baser (et cessons de se comparer constamment aux américains dont le modèle économique et social est très souvent catastrophique).

Le concept actuel de prêts et bourses du gouvernement n’est pas l’idéal (toutes idéologies politiques confondues).

Le fait que les administrateurs de prêts chez Desjardins (et d’autres banques) n’avisent souvent pas les étudiants que la fameuse « marge de crédit étudiante » sera à rembourser au taux d’un prêt personnel (donc supérieur à 10%) après leurs études et fera l’objet d’un remboursement distinct de leurs prêts et bourses est aussi une chose à dénoncer (Alphonse doit se retourner dans sa tombe).

Le fait que notre société favorise un système où la personne commence son installation dans la vie avec des dettes frôlant parfois les 30 000$ et doit aussi avoir ses enfants, s’acheter une maison etc… dénote, il me semble, une orientation qu’il faut questionner. Quitte à la garder si c’est vraiment ça qu’on veut comme collectivité, bien sûr.

Le fait que l’on doive très souvent « négocier » les grèves avec l’administration scolaire avant même de passer au vote et que celle-ci ait son mot à dire sur ce qui restera ouvert ou pas est une insulte à la démocratie et un abus de pouvoir de la part des administrations scolaires (là, je suis content d’être à la retraite).

Je ne suis donc ni pour la grève étudiante, ni contre. Je suis pour appuyer ce que les étudiants veulent. Tout simplement. Par solidarité. Parce que je veux leur laisser le droit de déterminer leur propre avenir. Parce que je crois qu’ils peuvent choisir les moyens qu’ils veulent pour se faire entendre.

Cependant, il semble que ça ne soit pas clair. En tout cas pour quelqu’un qui, de l’extérieur, entend les « chicanes » entre étudiants, constate la division entre eux. Parce que le simple fait qu’il y a deux camps signifie que la démocratie est malade.

À une certaine époque, les camps du « pour » et du « contre » faisaient leurs cabales avant les votes. La mobilisation, c’était ça. Puis il y avait le vote, et la majorité l’emportait. La minorité se ralliait. C’était tout. Ça ne faisait pas toujours notre affaire, mais on se ralliait. C’était ça, la démocratie. C’était aussi une question de solidarité.

Mais la solidarité, je pense personnellement qu’on ne sait plus ce que ça veut dire. Le « chacun pour sa gueule » qui est loin d’être l’apanage des jeunes fait qu’on se donne beaucoup plus le droit à la dissidence qu’un devoir de solidarité. On m’a dit (et je ne sais pas si c’est vrai) que les étudiants étaient regroupés en associations indépendantes les unes des autres qui, au final, peuvent décider de se rallier à la décision majoritaire ou pas. Ce serait ce qui explique que certains sont en grève et d’autres pas. Et là, je me dis : merde, où est la solidarité? Sait-on seulement ce que ça veut dire?

Je sais qu’on va me brandir le droit de penser ce qu’on veut, le droit de faire ce qu’on pense, le droit de, de, de, de… Je sais ça. Tout est une question de droit, aujourd’hui. Mais quand on parle de droits, on parle d’individus. On parle de personnes uniques qui peuvent faire ce qu’ils veulent. Mais ces droits individuels sont en train de tuer notre société. Juste parce qu’on a oublié les devoirs. Et parce que des droits, ça va aussi avec des devoirs.

J’ai entendu l’autre jour quelqu’un affirmer que comme il n’aimait pas Noël, il avait le droit d’exiger de sa municipalité que ses taxes ne paient pas les décorations de la ville. Ben oui… Et alors? Seuls ceux qui utilisent les transports paieront pour les routes? Seuls ceux qui sont malades paieront pour la santé? Ce type de raisonnement est aberrant. C’est l’ère du « chacun pour sa gueule » et que l’autre crève s’il ne peut pas suivre. Ouach… Je ne veux pas vivre dans une telle société. Elle m’écœure.

Ici, on va sans doute m’accuser de démagogie – sans trop savoir la plupart du temps ce que signifie ce mot! Et bien non. Oui, ce sont des exemples faciles qui font appel aux sentiments. Mais ils ont un fondement. Celui du genre de société qu’on veut se donner. Une société où on a un projet commun et où tout le monde participe au projet, une fois décidé démocratiquement, ou une société où chacun vit comme il l’entend sur son petit bout de terrain selon le principe du « chacun pour sa gueule ».

La démagogie, ce n’est pas ça.

La démagogie, c’est de prendre des cas isolés aberrants et d’en faire des outils de raisonnement pour le fond du discours et ainsi manipuler le peuple dans le but d’avoir le pouvoir. Des exemples?

Biens des gens raisonnent actuellement en fonction des abus. Il y a des « méchants étudiants » qui font du grabuge, il y a des « méchants policiers » qui « pognent » les nerfs. Ce serait, dit-on, une preuve que la grève n’est pas bonne. Mais cela n’est que le reflet des abus inévitables et inhérent aux manifestations d’envergure. On va appliquer les lois, les coupables seront punis, voilà. Rien dans tout ça ne justifie qu’on se serve de ces faits pour argumenter pour ou contre la grève.

On se sert du scandale de Concordia où il semble que certains recteurs se soient donnés une certaine « facilité » de retraite, mettons… On dit alors qu’il y a beaucoup d’argent et que ça prouve qu’on pourrait avoir la gratuité. Ben voyons… Le cas des recteurs de Concordia n’a rien à voir avec le budget global de l’éducation. C’est un cas isolé et il semble bien d’ailleurs que l’administration gouvernementale est en train de le régler.

On se sert du fait que beaucoup d’étudiants se paient du bon temps les week-end pour avancer qu’ils ont de l’argent et qu’ils doivent le mettre dans leur éducation plutôt que dans leur bière. Ben voyons… Ces étudiants ont la vingtaine… Vous ne vous souvenez pas de vos vingt ans? Merde! Pour moi, c’était en 1973! Et les week-ends, ce n’était pas toujours super « cute ».

Les cas isolés ne peuvent pas servir à décider du genre de société qu’on veut se donner.

Les étudiants manifestent actuellement contre la hausse des frais de scolarité.

Vont-ils avoir gain de cause? Je ne sais pas.

Mais je sais par contre qu’une fois cette crise passée, le problème restera entier. Parce qu’on n’a pas encore décidé de ce qu’on veut comme système d’éducation. Parce qu’on n’a pas encore décidé dans quel environnement on veut que nos jeunes fondent des familles. Parce qu’on n’a pas encore réussi à établir des règles claires pour qu’il n’y ait pas de gaspillage.

Personnellement, je ne suis ni contre ni pour la grève.

Je suis pour les étudiants, quoi qu’ils décident.

Et je suis pour leur donner une chance de décider du genre de société dans laquelle ils veulent vivre. Et j’espère de tout cœur qu’ils ne décideront pas que c’est « chacun pour sa gueule ». Parce que je ne voudrais pas qu’on décrète un jour qu’à 70 ans, c’est l’euthanasie obligatoire pour cause qu’on ne sert plus à rien.

Alors les jeunes, je suis avec vous… mais de grâce, entendez-vous. Unissez-vous. Découvrez la magnifique puissance de la solidarité. Et luttez pour la vie que vous voulez vivre.

2 commentaires:

  1. Je ne sais pas si outre-Atlantique vous connaissez Edgar Morin. Il a récemment écrit La Voie. Livre dans lequel il donne ses pistes, ses réflexions pour le monde de demain.

    Il écrit "C'est dans la métamorphose que se régénéreraient les capacités créatrices de l'humanité. L'idée de métamorphose est plus riche que l'idée de révolution. Elle en garde la radicalité novatrice, mais la lie a la conservation (de la vie, des cultures, de l'héritage des pensées et des sagesses de l'humanité).
    Pour aller vers la métamorphose, il est nécessaire de changer de Voie. Mais s'il semble possible d'en modifier certains cheminements, de corriger certains maux, il est impossible de meme freiner le déferlement techno-scientifico-économico-civilisationnel qui conduit la planete aux désastres
    Et pourtant l'Histoire humaine a souvent changé de voie. Comment? Tout commence, toujours, par une initiative, une innovation, un nouveau message de caractere déviant, marginal, modeste, souvent invisible aux contemporains. Ainsi ont commencé les grandes religions. [...] Aujourd'hui, tout est a repenser. Notre époque devrait etre, comme fut la renaissance, et plus encore, l'occasion d'une reproblématisation généralisée. Tout est a repenser. Tout est a recommencer.
    Tout en fait, a recommencé mais sans qu'on le sache. Nous en sommes au stade de commencements, modestes, invisibles, marginaux, dispersés.
    Mais il existe déja, sur tous continents, en toutes nations, un bouillonnement créatif, une multitude d'initiatives locales, dans le sens de la régénération économique, ou sociale, ou politique, ou cognitive, ou éducationnelle, ou éthique, ou de la réforme de vie. Mais leur dispersion est inouie. (Tout ce qui devrait etre relié est séparé, compartimenté, dispersé). Ces initiatives ne se connaissent pas les unes les autres, nulle administration ne les dénombre, nul parti n'en prend connaissance. Mais elles sont le vivier du futur. Le salut commencera par la base. Il s'agit de les reconnaître, de les recenser,de les collationner, de les répertorier, et de les conjuguer en une pluralité de chemins réformateurs. En chacun et en tous, il s'agit de relier, améliorer, stimuler. Ce sont ces voies multiples qui pourront, en se développant conjointement, se conjuguer pour former la Voie nouvelle, laquelle altérerait et décomposerait la voie que nous suivons, et nous menerait vers l'encore invisible et inconcevable Métamorphose.
    Pour élaborer les voies qui se rejoindront dans la voie, il nous faut nous dégager des alternatives bornées, auxquelles nous contraint le mode de connaissance et de pensée hégémonique:
    Mondialisation/démondialisation
    Croissance/décroissance
    Développement/enveloppement
    Il faut a la fois mondialiser et démondialiser, croître et décroître, développer et envelopper ou « introverser »

    http://dialoguesenhumanite.org/331-la-voie-edgar-morin

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    1. J'adhère beaucoup à ce point de vue.

      D'ailleurs, lorsqu'on regarde le monde actuel et particulièrement les voix qui s'élèvent d'un peu partout, je crois bien qu'un des clés de ce changement de voie (voire de paradygme) est cette tendance qui surgit d'un peu partout à se regarder soi-même plutôt que de regarder les autres. De se changer soi-même plutôt que de vouloir changer les autres.

      Je crois beaucoup personnellement, que ce siècle est celui de l'intériorité créative.

      Et une des choses qui me permet de maintenir cette conviction est certainement le nombre de voix qui résistent à ce changement, typique du vieux monde qui se déchaîne pour ne pas avoir à changer.

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