De plus en plus, les gens adhèrent à des causes.
En fait, on en a besoin.
Pas tant qu’on fasse quelque chose de concret pour ces causes, la plupart du temps. Non. Surtout qu’on les nomme. On propage telle ou telle cause sur Facebook. On écrit « j’aime » sur la page active de tel ou tel organisme. On « partage » des phrases « songées » ou on « dénonce » des choses qui n’ont pas de bon sens. En fait, tout se passe comme si on avait un plus grand niveau de conscience. Comme si nous étions de plus en plus sensibles aux injustices, aux drames humains, aux grands enjeux de l’humanité.
Il n’y a qu’à voir la mobilisation suscitée par le drame des enfants Turcotte, la tuerie récente d’Oslo ou même la mort d’Amy Winehouse pour constater comment on se mobilise affectivement pour des événements qui nous semblent « anormaux », « injustes » etc.
Du coup, cela crée des « causes ». La cause de la justice par rapport aux crimes violents, la cause de la violence faite aux femmes, la cause de l’environnement, la cause de…, la cause de…, la cause de…
Et je n’ai rien contre les causes.
Je suis moi-même engagé dans certaines causes qui me tiennent particulièrement à cœur.
Pourtant, j’y vois aussi un danger que je trouve fondamental : l’évitement. À deux niveaux.
Le premier niveau d’évitement.
Les causes en elles-mêmes sont bonnes.
Mais le fait de les partager peut donner une illusion d’engagement qui, au final, permet de ne pas s’y engager justement. C’est là le premier évitement. J’ai « partagé » l’horreur de la tuerie d’Oslo. Quatre fois même. Par des vidéos, des articles, des déclarations fracassantes. OK. Et après? Je vais faire quoi ensuite? M’engager dans un mouvement quelconque dont le but est d’éviter ce genre de choses? Faire une réflexion profonde sur la violence pour ensuite rejoindre un mouvement social dont le but est de contrer la violence? Ou plutôt rien en me disant que j’ai fait ma part et en me confortant que je suis quelqu’un de conscient et d’engagé?
Dans le premier cas, je me suis engagé. Dans le deuxième cas, mon « partage » a créé un alibi parfait pour que je reste désengagé en évitant la culpabilité.
Parce que quand je suis révolté de quelque chose, je me sens normalement coupable si je ne fais rien. Et il faut bien dire que dans la plupart des choses qui nous révoltent, il n’y a pas trop de possibilité d’engagement. En fait, on ne peut rien faire très souvent. On vit de l’impuissance. Or, l’impuissance crée naturellement de l’agressivité. C’est la manière normale de se sortir de l’impuissance.
Tout se passe donc comme si la dénonciation des injustices permettaient d’évacuer sa colère et du coup sortir de l’impuissance et se donner l’illusion que l’on a fait quelque chose.
Prenons un exemple.
Le verdict de Guy Turcotte est tombé : non criminellement responsable. Ça a choqué, révolté, écœuré même. Et ça a entraîné une vague de révolte à travers le Québec.
Voyons comment ça peut s’être passé en nous.
- Des enfants ont été tués : colère, révolte, impuissance… culpabilité (comme humain, je me sens coupable de ce qui arrive, même quand je n’ai aucun pouvoir là-dessus).
- Ça prend donc un coupable : c’est Turcotte. Il sera puni. Fin de ma colère et de mon impuissance. Le coupable est trouvé. Yes!
- Le jugement sort : non criminellement responsable. Merde. Retour à la colère, la révolte et… la culpabilité. Ça prend un coupable. C’est sûr que c’est lui puisqu’il a avoué. Pourtant il ne sera pas puni. Ça prend quand même un coupable qu’on punit pour me sortir de mon impuissance. Ça y est, j’ai trouvé : le juge est un con, les jurés sont des cons, la justice, c’est de la merde. Pendons Guy Turcotte par les couilles. « Je partage. » Ouf. On a les coupables, j’ai fait quelque chose en partageant. Fin de mon impuissance et de ma colère. Disparition de ma culpabilité et, au final, évitement des vrais enjeux d’engagement.
Vous allez sans doute me dire que je charrie quand je parle de culpabilité. Pourtant, peut-être pas tant que ça. Personnellement, je crois que les humains sont tous liés et que lorsqu’il arrive quelque chose à quelqu’un, une sorte de fond de culpabilité inconscient surgit. (Inconscient collectif?) Sauf que la plupart du temps, nous ne pouvons rien faire.
Tentez de faire l’expérience de rester juste un peu dans votre colère ou votre révolte. Prenons le cas de ce qui vient d’arriver en Norvège. C’est révoltant. Restons avec ça. Observons cette révolte.
Personnellement, quand j’observe en moi la révolte que je vis par rapport à Oslo, j’y découvre d’abord que je suis désolé pour les gens qui sont morts et surtout pour leurs familles. Je découvre ensuite une sorte de grande frayeur par rapport à l’assassin. Ce qui surgit alors est : dans quelle société vivons-nous… Puis, tout de suite après, peut-être à cause de mon âge, c’est la question : quelle sorte de société avons-nous faite? Qui vient naturellement à mon esprit. Et je me sens mal. Soudain, je ne suis plus à Oslo. Je suis plutôt connecté à toutes ces personnes qui sont passées dans ma vie et que je n’ai pas compris, que j’ai frustrées, en qui j’ai suscité de la colère… et je me dis : ai-je contribué à fabriquer quelque part quelqu’un comme ça? Et je sais qu’il s’agit de culpabilité parce que tout de suite, je sens une mobilisation monter : puis-je faire quelque chose? Puis-je réparer quelque chose? Et si je me laisse aller, je vois bien que je cherche, je cherche, je cherche. Je DOIS trouver quelque chose à faire. Dénoncer? Hurler? Je ne sais pas. Mais si je DOIS autant faire quelque chose, c’est certainement parce que c’est un besoin… Mais lequel?
Et quand j’observe cet élan de faire quelque chose assez longtemps en résistant à la tentation de faire quelque chose, je découvre que je me sens co-responsable de cette humanité qui part en vrille. Je me sens connecté à ces gens d’Oslo autant qu’à Amy Winehouse. Je me sens coupable de ne pas avoir été là pour elle.
Bon, ok. C’est du délire, hein? Je ne pouvais pas être là pour Amy Winehouse… Je sais ça. Mais je me sens comme ça quand même. Quand on observe, il faut aller où mène l’observation sans juger.
Nous ne sommes pas ici dans le concret des choses, dans le désir de faire partie de son réseau d’amis, dans le regret réel de la présence à cette personne en particulier.
Nous sommes plus loin que ça.
Dans la coresponsabilité de l’humanité dans l’humanité.
Dans la nécessité d’être là, à ma façon, pour toutes les Amy Winehouse qui croiseront ma route.
Et je me surprend à revisiter ma vie. À me demander si j’ai bien répondu à tel client qui voulait me voir en urgence. Si j’ai su écouter les signes de mes amis qui n’allaient pas bien. Si j’ai pu, à travers ma propre vie, me montrer vraiment coresponsable de l’humanité.
Les mouvements de développement personnels nomment ça la « reliance » aux autres. Jung parlerait sans doute d’inconscient collectif. Le christianisme nomme ça la « communion des saints ».
Je sens aussi monter en moi un sentiment d’urgence…
Vertige…
Tout d’un coup, toutes ces émotions se relient à ma mission personnelle.
Je vais écrire un texte.
Un texte sur la responsabilisation et l’engagement.
Je suis du coup au cœur de ma vie, impliqué dans toutes les fibres de mon être, avec le sentiment que là, je suis en train de faire quelque chose pour toutes les victimes du monde. Pour l’humanité.
C’est prétentieux? Je ne le vis pas comme ça. Je le vis plutôt comme une évidence. Et c’est la raison pour laquelle je me retrouve en ce merveilleux dimanche matin en train d’écrire ce texte.
Parce que je crois qu’il faut que je l’écrive.
Parce qu’au moment où je l’écris, mes doigts bougent presque tout seuls sur le clavier.
Parce que je vois clairement le lien entre mon fameux « principe de l’hirondelle » et ce que je suis en train d’écrire.
Et que je vois le but ultime de tout ça.
Devenir des êtres plus conscients.
Faire en sorte que nous élevions nos enfants pour qu’à 20 ans, ils soient comme à 40. Conscients et pleinement dans leur mission.
Parce que c’est urgent.
Parce que je pressens que le sort de l’humanité passe par cette prise de conscience collective de soi-même et de notre mission pour les autres.
Et parce qu’en le faisant, j’ai l’impression d’être pleinement engagé dans ma propre mission.
Aider les gens à passer à un autre niveau de conscience.
Le niveau où, chacun selon notre mission personnelle, nous sommes co-responsables de l’humanité et de la création.
Ouf… je m’emporte, hein?
Où en étais-je?
Ah oui.
Au fait que si je ne suis pas pleinement conscient de ce qui se passe en moi lorsque j’apprends une horreur, je risque de faire un petit quelque chose pour calmer ma culpabilité qui, au final, ne servira qu’à me désengager en faisant taire en moi tout ce qui m’aurait permis d’aller plus loin.
C’est ça, le premier niveau d’évitement : trop vite sortir dehors les masses en l’air sans m’être d’abord observé avec tout ce qui se passe en moi.
Deuxième niveau d’évitement.
Le deuxième niveau d’évitement est plus sournois à mon avis parce qu’il se présente sous la forme d’un engagement vrai à une cause réelle. En fait, je pense qu’il est possible que deux personnes puissent être engagées dans la même cause et que une le soit réellement alors que l’autre est dans l’évitement.
Et le signe de ça, c’est l’installation des « péchés ».
Ouf… ça mérite une explication, non?
À toute les époques, il y a eu des mouvement de répression.
Et dans tous les mouvements de répression, il y avait quelque chose de caché : le plus important, le péché de celui qui réprime.
Je reprends encore ici le thème de la paille et la poutre, mais il me semble fondamental.
Quand une cause sert à faire avancer l’humanité, je suis entièrement en faveur de son existence. Et en fait, toutes les causes ou presque sont valables.
Mais quand on se sert des causes pour élaborer une sorte de catalogue de « péchés » qui va servir ensuite à accuser les autres et à réprimer des gens, là, je débarque.
Nous venons à peine de nous libérer des catalogues de péchés.
Nous venons à peine de sortir de ce marasme moral qui « cataloguait » ce qu’on devaiit faire ou pas.
Nous venons à peine de commencer à penser par nous-mêmes et à nous laisser guider par l’amour sans en mettre des balises morales.
Nous venons tout juste de sortir de ce qui est permis ou défendu au profit de ce qui a un sens.
Est-il besoin de faire de nouveaux catalogues pour baliser encore une fois ce qui est permis et défendu?
À quoi ça sert? Pourquoi avons-nous tant besoin de ces catalogues?
Ils ne servent qu’à nous sortir de nous-mêmes et à nous éviter de penser au sens de nos propres actes. Ils servent aussi et surtout, en général, à accuser les autres.
Anciennement, lorsque deux personnes qui n’étaient pas mariées faisaient l’amour, c’était un « péché ». C’était dans le catalogue. Par contre, lorsqu’un homme prenait sa femme pour lui faire un treizième enfant et qu’elle acceptait ça, au péril de sa vie parfois, parce qu’il fallait satisfaire son mari, c’était bien parce que ce n’était pas dans le catalogue. Cela évitait de se demander quel sens il y a à risquer la vie d’une mère de 12 enfants. Cela, comme homme, m’évitait aussi de me demander quelle pulsion sordide me pousse à faire ça. Je n’avais pas besoin de me demander ça puisque j’étais occupé à traiter de putain la fille du 5e rang qui venait de tomber enceinte parce qu’elle avait fait l’amour avec l’homme de sa vie dans un élan de passion amoureuse chargé de sens et de vie. Moi, le salaud aux treize enfants, j’étais hors de cause… C’était elle la « guidoune » comme on disait à l’époque.
Vous voyez où je veux en venir?
À une certaine époque ( et encore malheureusement aujourd’hui), les hommes ont abusé d’un pouvoir hérité de leurs ancêtres pour soumettre la femme d’une façon éhontée. Ça a donné la cause de la « libération de la femme ». Belle cause en vérité et complètement nécessaire. Et tant que cette cause suscite chez les personnes qui s’y engagent une réflexion sur elles-mêmes, sur leurs attitudes, sur les choses à ne plus jamais accepter, sur les moyens de s’y prendre pour rétablir une certaine justice entre les hommes et les femmes, j’applaudis très fort.
Mais si cette cause se met à établir un catalogue de « péchés », on verra apparaître l’alibi parfait. Ce n’est pas ma faute, ce n’est pas ma responsabilité, c’est la faute de l’autre.
Du coup, on va se mettre à accuser les autres. On va sortir de soi. Et on va perdre de vue que l’attitude intérieure et le changement personnel sont les deux seuls moteurs d’un vrai changement de société.
Et le catalogue de péchés du « women’s lib » est bien rempli. Un homme ne doit pas penser au sexe d’abord : péché. Un homme ne peut pas faire une blague salée sur une femme : péché. Etc.
Attention. Je ne dis pas que c’est bien de le faire. Mais plutôt que de ne rien faire d’autre que d’accuser le gars d’être un « maudit cochon », pourquoi ne pas simplement ne pas rire de sa blague? Pourquoi ne pas juste détourner le regard? Pourquoi aussi ne pas se demander quelles sont nos attitudes à nous que l’on peut changer?
J’ai vu des femmes porter des robes soleil quasi transparentes sans soutien-gorge s’offusquer que les hommes les regardaient. J’ai vu des femmes s’extasier entre elles de la grosseur du pénis d’un gars pour ensuite dire aux gars qu’ils étaient des cons de se demander s’ils étaient assez gros. J’ai vu des filles se comporter dans un bar de chip’dale d’une façon telle que si des gars réagissaient comme ça dans un bar de danseuses, ils se feraient foutre dehors. On dit que le deuxième cerveau du gars est son pénis. Bon. Mais j’ai tellement vu de femme dont le deuxième cerveau n’était guère plus haut…
Les catalogues de péchés ne servent à rien sinon à remarquer chez l’autre ce qui ne va pas. Il ne sert qu’à détourner son regard de soi, la seule personne au monde sur qui j’ai du pouvoir.
Prenons un autre exemple.
La planète est en train de devenir un dépotoir. On en a fait une cause : celle de l’environnement. Et c’est bien.
À ça, s’est greffé une nouvelle liste de péchés et ça, c’est moins bien.
Jeter à la poubelle un contenant de plastique, utiliser des engrais polluants, prendre une automobile qui dépense trop d’essence, boire dans un verre en styromousse, polluer en exploitant les sables bitumineux… autant de nouveaux « péchés » contre l’environnement qu’on peut décrier. On peut alors pointer du doigt des coupables.
Ça nous permet de regarder à l’extérieur de nous. Et ça nous évite de se regarder soi-même.
Lorsque j’étais professeur, je m’étais fait engueuler par un élève un matin parce que j’avais jeté un contenant de jus d’orange vide à la poubelle plutôt que de le mettre dans le bac bleu. Bon… Penaud de n’avoir pas donné l’exemple, je m’étais excusé et j’avais changé le dit contenant de bac.
Quelle ne fut pas ma surprise d'entendre ce même élève dire à un autre ensuite qu’il n’avait pas l’intention de payer pour remplacer le catalyseur de sa voiture et qu’il avait trouvé un garagiste qui allait lui arranger ça.
Pourtant, l’enlèvement du catalyseur d’une voiture devrait être dans les nouveaux péchés contre l’environnement, non?
En fait, les catalogues servent trop à ne pas se poser de question sur soi-même.
On est engagé dans une cause. On a trouvé le coupable.
Parfait.
Le boulot est fait.
Nul besoin maintenant de se regarder vivre.
Je suis très loin de penser que les causes ne devraient pas exister.
Je suis très loin d’affirmer que l’on ne devrait pas dénoncer les horreurs de ce monde.
Mais si nous voulons faire de cette planète et de notre humanité quelque chose qui est digne de nous, il est urgent de commencer à se regarder soi-même, plutôt que de regarder les autres.
Il n’y a que sur nous que nous avons du pouvoir.
Jamais sur les autres.
Et tant que nous essaierons de changer les autres plutôt que de se changer soi-même, les choses resteront comme elles sont.
Des « Guy Turcotte » continueront de tuer des enfants, des drames comme celui d’Oslo continueront d’arriver, des « Amy Winehouse » perdront la vie.
C’est urgent.
C’est vital.
Et c’est ce que je nous souhaite.
Pas demain, pas la semaine prochaine.
Aujourd’hui.
Aussi vite que ça.